Narcisse Pelletier : l’histoire d’un vendéen indigène

Il y a quelques semaines, lors de notre visite du très beau Museum d’Histoire Naturelle de Nantes, nous avons pu découvrir l’histoire de la vie d’un étrange énergumène oublié de la grande Histoire. Il est parfois des hommes et des femmes qui vivent des destins extraordinaires sans qu’il n’en soit fait état au grand public. Des personnes qui comme ce jeune Narcisse Pelletier, vendéen alors âgé de 14 ans embarquant à bord d’un navire à Marseille et abandonné sur une plage du nord australien, vivront un déracinement violent.

Dans le sillon d’un marin

Né en 1844 dans la petite ville portuaire de St-Gilles-sur-Vie, Narcisse eut très vite l’amour de la mer en effectuant une première saison de pêche accompagnant son grand-père pendant ses vacances à bord du bateau Le Jeune Narcisse. Nul ne sait si c’est par dévotion à la grande mer ou par réflexe générationnel (sa famille du côté maternel comptait déjà plusieurs marins), mais l’enfant Pelletier passa le plus clair de son temps en mer. Ecumant les voies maritimes jusqu’en Albanie, il revint à Marseille pour embarquer sur Le Saint-Paul pour un voyage vers les Indes.

Une expédition vers l’Australie qui tourne au vinaigre

C’est une fois la cargaison de vins vendue en Inde que le capitaine du Saint-Paul décida de poursuivre sa route vers l’attrayante Australie où, dit-on, les mines d’or regorgaient de trésors. Cherchant à gagner un temps précieux sur leur trajet, le capitaine Pinard décide d’emprunter les eaux dangereuses des îles Salomon et des Louisiades. C’est par un temps de brouillard et une houle de damné que s’échoua le Saint-Paul contre le récif coralien au large de l’île Rossel. Laissant près de 300 chinois sur place (ils se feront quasiment tous tuer par les Indigènes de l’île), l’équipée décide d’aller en chaloupe chercher de l’aide aux larges des côtes australiennes.

Il faudra plus de dix jours à l’équipée pour atteindre les côtes d’Australie après un calvaire sans nom. L’eau et la nourriture manquèrent cruellement aux jeunes mousses. Ils arrivent enfin à accoster aux larges des côtes australiennes, à l’actuelle position de la ville de Cooktown. Un jour où Narcisse Pelletier avait la responsabilité de chercher de l’eau, il s’endormit épuisé à l’abri d’un arbre. A son réveil, la chaloupe n’est plus là.

Narcisse a 14 ans. Il est seul. Il est inexpérimenté. Une nouvelle vie débute.

Une adoption surnaturelle

Après plusieurs jours de désœuvrement le plus total, Narcisse rencontre la communauté aborigène des Wanthaalas dont un des membres l’adopte comme l’un des siens et lui donne le nom d’Amglo ou Anco (selon des écrits australiens). Cette communauté d’une trentaine d’individus est très peu connue et reste encore à ce jour assez énigmatique. Pendant plus de dix-sept ans, le jeune Amglo vit sa première expérience d’aculturation. Peu à peu intégré au groupe socio-culturel des Wanthaalas, il subit les différents rites de passage : les scarifications, le coquillage dans le nez et le bois à l’oreille.

Loin de la Vendée, le jeune Narcisse parvint à incorporer les principes régissant la vie de la communauté aborigène. Une vie reposant sur la croyance du Temps du rêve, son rapport à la mort, sa pratique des danses et chants traditionnels, et son économie de la pêche et la chasse à l’émeu.

Un énième déracinement

Accostant sur les côtes australiennes en 1875, des Anglais soustraient de force Narcisse Pelletier alors âgé de 31 ans pour l’emmener vers Sydney. Narcisse vit cet évènement comme un nouveau déracinement d’une violence inouïe. Petit à petit, l’histoire de cet occidental aux scarifications vivant parmi les Indigènes d’Australie suscite l’intérêt de la presse internationale. Les médias du monde le surnomment très rapidement « le sauvage blanc ».

Le monde entier a les yeux rivés vers celui qui incarne l’exotisme tant à la mode dans les grandes capitales du monde. Certains lui proposent d’intégrer des cirques dans lesquels il pourrait montrer ses scarifications, ce qu’il refuse ; d’autres se préoccupent de ce français ayant vécu au sein d’une communauté primitive, sans culture et présentée comme ignoble.

« Ainsi, sur la côte sud-est que nous venons de parcourir, alternent des tribus variées, les unes laides et au dernier échelon de l’humanité, les autres intermédiaires. » d’après Paul Topinard dans son Etude sur les races indigènes de l’Australie, 1872

Cela fait également écho au livre de Didier Daeninckx, Cannibale, qui retrace l’histoire de kanaks envoyés à Paris en 1931 dans le cadre de l’Exposition Universelle et exhibés comme des animaux de foire.

« Vous tous qui dites hommes de couleur, seriez-vous donc des hommes sans couleur ? » – Didier Daeninckx, Cannibale, 1998

Vivant un nouveau déracinement, le Narcisse Pelletier scarifié est vu d’un drôle d’œil. Il obtient dès son retour un poste de gardien de phare à Saint-Nazaire et épousa un peu plus tard la jeune Louise Mabileau en 1880 sans avoir d’enfant.

Le restant de sa vie se fera dans une certaine nostalgie de sa famille d’adoption et une irritabilité face à ses comparses qui lui étaient définitivement étrangers.

« Pourvu qu’un jour, regrettant son existence indépendante et vagabonde, il ne retourne point là-bas retrouver ses femmes, ses harpons et ses flèches ! Ce ne sera point flatteur pour nous, sans doute mais le cœur ne connaît ni la civilisation ni l’état sauvage ; il aime sous toutes les latitudes, et celui de cet homme peut avoir tissé au sol australien de profondes attaches » – Aristide Roger dans le Journal illustré du 8 août 1875.

Exposition « Narcisse Pelletier, mousse vendéen perdu en terres océaniennes » dirigée par l’historien Thomas Duranteau, jusqu’au 25 mai 2020 au Musée d’Histoire Naturelle de Nantes.

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